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LES PAPINEAU DU QUÉBEC 
                     et d'ailleurs


La première génération
Samuel Papineau dit Montigny, 1670-1737

1.2 La longue traversée de La Rochelle à Montréal

Finalement, arrive le navire le Soleil d'Afrique, venu prendre le gréement militaire et les munitions à la redoute de Rochefort. Ce bâtiment de guerre aura deux ans plus tard une carrière glorieuse à la Baie d'Hudson, sous le commandement de Lemoyne d'Iberville. Lourdement chargé et hâlé par les soldats, le navire sort prudemment de la Charente. Il passe devant le Fort La Pointe et le bien nommé Moulin de L'Espérance et le Fort Vauban à Fouras, en face de l'Ile d'Oléron, où il prend les officiers.
Sont présents les cent cinquante soldats et la vingtaine d'officiers des trois compagnies de la "recrue de 1688" et les soixante-quinze remplaçants pour ceux qui sont rentrés en France, qui ont été tués au combat, ou qui se sont mariés là-bas.
La Maréchale aussi remonte vers La Rochelle prendre des munitions, des marchandises et les victuailles pour une traversée estimée durer deux mois. Il y a là en rade une petite escadre groupée autour de  La Diligente, l'ancienne frégate du roi de 250 tonneaux, affrêtée par la Compagnie de l'Acadie et manoeuvrée par 27 hommes et trois mousses sous le commandement du capitaine Jean Durand. On a la plus grande confiance en lui car il a déjà fait la traversée vers Québec chaque année depuis 1682 et d'ailleurs la fera sans arrêt jusqu'en 1698. L'année précédente, en 1687, il avait guidé la traversée de 16 Compagnies de la Marine dont les 900 soldats et officiers venaient préparer le retour de l'ancien gouverneur de Québec, Louis de Buade, comte de Frontenac,  que le roi jugeait seul capable de faire de nouveau la paix avec les Cinq-Nations iroquoises et peut-être aller enlever Boston et Manhatte à l'Angleterre.
Il y a donc aussi en rade Le Soleil d'Afrique, construit à Rochefort en 1681, du capitaine Delorme; Le Nom-de-Jésus, de 100 tonneaux, du capitaine Nicolas Blacquebot;  La Françoise, de 80 tonneaux, du capitaine Jacques Pruneau; Le Dragon, de 80 tonneaux, du capitaine Nicolas Noël. Une illustration d'un navire de 104 canons, datée de 1693 permet d'en comprendre l'aménagement.

Il y a enfin La Maréchale   navire de 300 tonneaux, construite en Hollande douze ans plus tôt, appartenant à Richard Massiot, de La Rochelle, commandée par le capitaine Jean Guillot secondé de 33 hommes.

(Documents très rares retrouvé aux archives de l'Amirauté à Larochelle, quatre manuscrits vieux de 312 ans, ici retranscrits, donnant l'origine du navire, la composition de l'équipage et la description du chargement de la traversée de 1688).
C'est sur cette "Mareschale" que s'embarque Samuel Papineau dit Montigny avec les cinquantes hommes de la compagnie du chevalier d'Andrésy.
On y a entassé un total de 225 soldats des Troupes.


On compte aussi quelques navires des marchands de Bordeaux et de La Rochelle qui par "Ordre du Roi" doivent traverser en convois comme protection contre les pirates. Ces navires plus lents comprennent un contingent de colons et d'engagés, appelés 'les trente-six mois', durée de leur contrat notarié avec des marchands, des bourgeois ou des communautés religieuses.

Il y a aussi un joyeux groupe de jeunes filles. Elles suivent les traces des pionnières, des filles souvent orphelines et des femmes ayant reçu une dote du Roy, toutes parties comme futures épouses pour les nombreux célibataires de la Nouvelle-France suite à l'implantation des militaires des régiments Carignan-Salières en 1668.

Sur chacun des navires de la Marine royale se trouvent aussi, selon les Ordres du Roi, un commandant des canonniers, un aumônier, un chirurgien et un "escrivain".

C'est l'écrivain, un poste prestigieux, qui consigne les faits et documents du voyage pour l'Amirauté. Ainsi il a inscrit, de sa plus belle plume, le rolle de l'équipage ainsi que l'inventaire du chargement de la Maréchale, dont copie ci-jointe sera remise à l'Amirauté de La Rochelle au départ, et à l'Amirauté de Québec à l'arrivée. Il fait de même le "rolle des soldats qui composent la recrue embarquée sur le vaisseau la mareschale pour la garnison de québec". Y figurent: le nom du soldat, sa paroisse d'origine, son âge, sa taille, la couleur de son poil, le nom de ses père et mère et sa profession, s'il en a une. Avant que La Maréchale ne lève l'ancre, l'écrivain est pris d'assaut par les nombreux voyageurs qui, ne sachant écrire, viennent lui demander furtivement de rédiger une dernière missive à la famille ou à un être cher qu'ils ne sont pas certains de revoir un jour.

L'aumônier, pour sa part, consulte le manifeste d'embarquement pour y débusquer les malfrats et ceux de la religion prétendue réformée, ainsi qu'on nomme les huguenots calvinistes, à qui le roi a interdit de traverser en Nouvelle-France, sinon après avoir abjuré et fait trois ans de probation dans un port du littoral. Si un sujet échappe à sa perspicacité, il s'en rendra vite compte aux offices religieux pendant la traversée et s'appliquera à le convertir avant l'arrivée à Québec, ce qui est relativement facile car l'alternative sera le retour par le premier navire et à l'arrivée, la prison ou la marche forcée jusqu'aux galères royales de Marseille.
 

LaRochelle au 17e siècle. Musée du Nouveau Monde.   




 
 
  Les premiers navires lèvent l'ancre avec la marée du 21 avril 1688. Les voyageurs regardent une dernière fois les trois tours de La Rochelle s'estomper au soleil levant pendant que les matelots s'affairent à hisser les voiles pour prendre le vent du large. Pour les nouveaux militaires et les canonniers il n'y a pas de temps pour s'attendrir.La discipline s'installe sûrement chez les jeunes recrues, faite de leçons et d'exercices d'abordage, de combats de corps à corps à l'épée et de pratique de tir du canon du navire contre les attaques possibles des forbans. La mer en est infestée car ils sont financés par les marchands anglais qui, en dépit de la paix négociée par Louis XIV avec son ami le roi d'Angleterre, le catholique Jacques II,  envoient leurs navires en course pour attaquer et piller sans vergogne les navires français et les lourds galions espagnols chargés des richesses du Nouveau-Monde.

La traversée est particulièrement longue et pénible. Parmi les nombreuses victimes de la fièvre pourpre, du scorbut et du typhus, on compte le chevalier d'Andrésy, le capitaine qui a recruté la compagnie de Samuel Papineau à Montigny. On pense qu'il est fils d'une grande famille de Saint-Germain-en-Laye, qui en lui obtenant ce commandement espérait qu'il trouverait gloire et fortune dans le Nouveau-Monde. La cérémonie funéraire se répète plusieurs fois. Le corps est enfermé dans un sac taillé dans un rebut de la grande voile, lesté d'un boulet de canon. On le laisse glisser à la mer après le chant solennel du Libera et une salve de mousquet pour un matelot ou un soldat et le tir du canon pour un officier.
Les deux autres compagnies de la recrue de 1688, commandées par les capitaines De Beaugy et de Gallifet, subissent aussi des pertes et même les plus costauds, épargnés par l'épidémie, souffrent horriblement du mal de mer.

Le convoi progresse lentement, les navires mieux carénés et plus rapides étant obligés d'attendre les navires marchands. Ils arrivent finalement sur les grands bancs de Terre-Neuve. Là, se déroule la traditionnelle initiation au Nouveau Monde par l'immersion de quelques soldats et passagers dans une grande cuve d'eau glacée et autres facéties présidées par un matelot déguisé en dieu Neptune, le tout au grand dépit de l'aumônier.

À la Saint-Jean, on traverse les Grands-Bancs et on aperçoit enfin avec soulagement la côte inhospitalière de Terre-Neuve. Les chaloupes vont refaire le plein d'eau potable, de bois pour la cuisine, et débusquer quelque gibier pour faire oublier le biscuit avarié et le poisson. (agrandir)

Puis en suivant prudemment le capitaine Durand, par petites bordées et poussé par le reflux de la marée, on remonte le majestueux fleuve St-Laurent, découvert en 1535 par Jacques Cartier de St-Malo. Après plusieurs jours de navigation hasardeuse la Maréchale arrive à Québec où elle jette l'ancre à la mi-juillet devant ce promontoire que l'on dit inexpugnable.
"Québec comme on le voit du côté de l'est en 1688", carte de Franquelin. cliquer pour agrandir
Voilà ce qu'aperçoit le soldat Montigny (de son vrai nom: Samuel Papineau). 

 
 

quebec1688
La ville de Québec en 1688 et en 1733


Après les cérémonies du débarquement en la présence du gouverneur Denonville, l'intendant Champigny constate dans un rapport à Versailles: "Tout ce qui a esté envoyé de france est arrivé en bon estat et bien conditionné. Mais le nombre d'hommes a fort diminué, car de 225 qui estoient dans la mareschale il en est mort. Le Sr. Dandresy, Cap'ne, est du nombre. Ils ont donné son employ au Sr. de la Groye, lieutenant qui est un fort homme et gentihomme et qui a bien servy".

La compagnie orpheline a donc un nouveau capitaine, Charles Henri d'Aloigny, marquis de la Grois, de Ingrandes près de Chatellerault en Poitou, donc "un pays" pour Samuel qui lui restera attaché jusqu'à sa mort survenue en retournant en France sur le Saint-Jérôme qui sombre à l'Île-de-Sable en 1714, avec seulement deux survivants recueillis par une chaloupe venant de Boston.
Le marquis de la Grois se fera un devoir d'assister aux mariages et aux baptêmes des enfants de ses anciens officiers et soldats, ce qui permet de reconstituer une bonne partie de la compagnie originale de 1688.

Ils font une dernière prière dans la nouvelle église Notre-Dame, complétée 
sur la Place Royale en cette année 1688.
Après la victoire sur l'amiral anglo-américain Phipps en 1690, elle sera nommée Notre-Dame-des-Victoires. Voici l'église trois-cents ans plus tard.  

Après quelques jours de repos, ils quittent à regret le raffinement et la sécurité de Québec.
La troupe prend immédiatement la direction de Montréal menacée par les bandes iroquoises.
Ce sera un voyage d'une semaine pour remonter le vaste fleuve, soldats, officiers et matériel entassés dans des barques plates et des canots faits d'une écorce de bouleau fragile.
Cette grande nature leur semble remplie de périls.


Ils appréhendent tous que seront encore bien plus périlleuses les prochaines années.

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