1.3 Soldat des Troupes de la Marine. (annexe 3)

Dictionnaire biographique du Canada© Vol. I
Université Laval.

BUADE, LOUIS DE, comte de FRONTENAC et de PALLUAU
 

BUADE, LOUIS DE, comte de FRONTENAC et de PALLUAU, comte, soldat,
gouverneur général de la Nouvelle-France ;
une des figures les plus turbulentes et les plus influentes de l’histoire
du Canada, surtout connu comme l’architecte de l’expansion française en Amérique du Nord et
le défenseur de la Nouvelle-France contre les attaques de la confédération iroquoise et des
colonies anglaises ; né, après la mort de son père, le 22 mai 1622 à Saint-Germain ; mort le
28 novembre 1698 à Québec, inhumé dans l’église des Récollets de cette ville. Il était fils
unique de Henri de Buade, comte de Frontenac et baron (par la suite, comte) de Palluau, et
d’Anne Phélypeaux de Pontchartrain, fille d’un secrétaire d’État et nièce d’un autre. Il fut
baptisé le 30 juillet 1623, ayant Louis XIII pour parrain. Il avait deux sœurs. On sait
seulement, de l’une d’elles, qu’elle était religieuse à Dourdan ; l’autre épousa le marquis
de Saint-Luc, fils du maréchal de Saint-Luc, chevalier de l’ordre du Saint-Esprit et
lieutenant général de Guyenne.

      Les Buade appartenaient à une vieille famille de la noblesse d’épée, connue en
Périgord depuis la fin du xiiie siècle. Ils tiraient le titre de Frontenac d’un fief situé
en Guyenne, entre Agen et Castillones. Antoine de Buade, grand-père de Frontenac, chevalier
du Saint-Esprit, avait servi à titre d’écuyer personnel de Henri IV pendant plusieurs années
avant d’être nommé gouverneur de Saint-Germain-en-Laye et premier maître d’hôtel du roi. Son
fils, Henri de Buade, colonel au régiment de Navarre, faisait partie de l’entourage de Louis
XIII.

      On ignore où Frontenac fit ses études. On sait, toutefois, qu’il fréquenta pendant
plusieurs années le même collège que l’abbé Tronson, supérieur des Messieurs de
Saint-Sulpice, vraisemblablement un des collèges des Jésuites, alors les meilleurs de
l’Europe. En tout cas, la correspondance de Frontenac indique qu’il avait reçu une forte
instruction. Entré tout jeune dans l’armée française, il participa à plusieurs campagnes de
la guerre de Trente Ans et, en février 1643, reçut le brevet de maître de camp (colonel) au
régiment de Normandie. Alors qu’il commandait cette unité au siège d’Orbitello en 1646, il
subit une blessure qui lui mutila le bras droit pour toujours. En récompense, on le nomma
maréchal de camp, grade équivalent à celui de général de brigade dans les armées actuelles.
Cependant, à moins qu’il ne fût gaucher, ce que son écriture ne paraît pas révéler, cette
blessure ne dut pas être trop grave, puisqu’on ne discerne aucune différence dans sa
calligraphie avant et après l’événement. Par malheur, on ne connaît pas de portrait de
Frontenac et aucun de ses contemporains qui le mentionnent dans leurs écrits ne donnent le
moindre indice quant à son apparence physique. S’il ressemblait à son grand-père, dont le
portrait se trouve à la Bibliothèque nationale, c’était un homme petit, nerveux et sec, au
front large, au nez long et mince, aux joues creuses, au menton étroit et pointu : au
demeurant, d’aspect assez peu engageant.

      Quand il ne se trouvait pas aux armées, Frontenac demeurait à la cour du roi. Comme
tant d’hommes de sa classe, il était d’une grande prodigalité et criblé de dettes. En
octobre 1648, il épousa en secret Anne de La Grange, fille du seigneur de Trianon et de
Neufville, riche maître des requêtes. Elle était célèbre par sa rare beauté physique (son
portrait se trouve au château de Versailles), par son tempérament fort impérieux, par son
esprit vif et mordant. Au surplus, à part la succession de son père, évaluée à 200 000 écus,
soit plus de 1 000 000 de nos dollars actuels, elle devait hériter d’une fortune
considérable que sa mère avait laissée en fidéicommis à son intention jusqu’à sa majorité.
Le beau-père de Frontenac avait suscité tous les obstacles possibles au mariage, allant
jusqu’à enfermer sa fille dans un couvent pour y mettre obstacle. Quand il apprit que le
mariage avait tout de même eu lieu clandestinement, il déshérita sa fille et il finit, grâce
aux ressources de la chicane, à l’empêcher de recevoir l’héritage de sa mère. En mai 1651,
naissait le seul enfant de Frontenac, François-Louis, qui, selon la coutume du temps et de
sa classe, fut élevé par des domestiques. Vers le même temps, Frontenac entrait dans
l’entourage de Gaston d’Orléans, oncle de Louis XIV, qui avait la réputation bien méritée
d’être le plus grand traître de France. La comtesse de Frontenac, qui fut admise dans
l’entourage de la fille de Gaston, Mlle de Montpensier, partagea les aventures de la
turbulente « Grande Mademoiselle » au temps de la Fronde et l’accompagna en province à titre
de dame de compagnie lors de son exil de la cour. Mademoiselle finit par soupçonner que
Frontenac et sa femme intriguaient contre elle et elle renvoya la comtesse de Frontenac de
sa maison.

      Frontenac et la comtesse allèrent demeurer à Paris pour passer leur temps à la cour,
où ils vivaient bien au-dessus de leurs moyens. La prodigalité de Frontenac étonnait même
dans les cercles prodigues de la cour. Dans ses mémoires, Mlle de Montpensier parle de ses
goûts dispendieux et de sa colossale vanité. À l’été de 1653, elle passa quelques jours à
son château de l’île Savary, qu’elle dit « assez joli pour un homme comme lui ». Quand il
lui montra les plans qu’il avait faits pour embellir le château, elle dit avec aigreur : «
Il faudrait être surintendant pour les exécuter ». Une autre fois, elle le montre qui
affectait de tenir sa cour à Saint-Fargeau, un des châteaux royaux où elle était en
résidence, et qui s’attendait à être traité en grand seigneur par tous ceux qui venaient
dîner avec lui. Conduite qu’elle tenait pour ridicule et elle ajoutait : « Frontenac Louoit
tout ce qui étoit à lui ; il ne venoit point de souper ou de dîner qu’il ne parlât de
quelque ragoût ou de quelque confiture nouvelle qu’on lui avait servie ; et il attribuoit
cela à la bonté des officiers ; même la viande qu’il mangeoit, selon son dire, avoit un
autre goût sur sa table que sur celle des autres [...] Tous ceux qui venoient à
Saint-Fargeau, il les menoit voir son écurie ; et pour bien faire sa cour auprès de lui, il
failloit admirer des chevaux très médiocres qu’il avoit ; enfin il est comme cela sur tout.
»

      En 1653, Frontenac dut vendre ou abandonner la charge de colonel de son régiment et,
en 1664, ses dettes dépassaient de beaucoup 350 000ª. Au cours de cette dernière année, il
s’engagea par voie juridique à rembourser cette partie de ses dettes en quatre ans, mais il
ne fit aucun effort pour s’acquitter de cette obligation. Il réussit à échapper à ses
créanciers en acceptant la charge de lieutenant général des troupes de Venise, à Crète, qui
défendaient cette île contre les Turcs. En juin 1669, il fit voile vers la Crète pour
prendre son commandement, accompagné de son fils, qui devenait l’un de ses aides de camp.
Cependant, il ne tarda pas à se quereller avec les autres officiers supérieurs de l’armée
vénitienne et s’attira vite le mécontentement et la méfiance du capitaine général, Francesco
Morosini, l’un des plus grands soldats de l’Europe. En septembre, congédié du service de
Venise, il recevait de Morosini l’ordre de quitter l’île.

      Environ trois ans après, soit au printemps de 1672, Frontenac obtenait la charge de
gouverneur général de la Nouvelle-France. Si les appointements et les avantages attachés à
ce poste étaient vraiment maigres pour un homme ayant les habitudes de Frontenac, soit
seulement 24 000 ª par an, cette charge rendait d’avance inutiles les tentatives de ses
créanciers pour saisir ses biens, car, en même temps que sa nomination de gouverneur
général, il obtenait une ordonnance du Conseil d’État qui levait la saisie dont ses biens
avaient été frappés et lui accordait un sursis quant à l’obligation légale qu’il avait
contractée de rembourser ses dettes. Cette façon de procéder n’était pas inusitée dans de
telles circonstances, et aucune flétrissure ne découlait de l’état de banqueroute où se
trouvait Frontenac.

      Le 28 juin 1672, Frontenac faisait voile de La Rochelle pour la Nouvelle-France. Sa
femme ne l’accompagnait pas, mais Frontenac lui fit verser en mains propres ses
appointements de gouverneur général, et, pendant toute sa carrière au Canada, elle mit à son
service l’influence, qui n’était pas mince, dont elle jouissait à la cour. De fait, elle
semble lui avoir été d’une aide plus considérable de cette façon que si elle avait été sa
châtelaine à Québec. On a prétendu que les relations de Frontenac avec sa femme n’avaient
rien d’amical, mais on s’inspire en cela surtout des mémoires du duc de Saint-Simon, qui
écrivait quelque 35 ans après les incidents qu’il mentionnait et qui faisait évidemment état
de ragots de cour assez anciens. Dans ses mémoires, Mlle de Montpensier raconte qu’en une
certaine occasion Mme de Frontenac avait manifesté une aversion visible à l’égard de son
mari, refusant de partager sa couche, mais elle fait bien entendre qu’en d’autres occasions
cette aversion n’existait pas. Il semble donc qu’on ait peu de motifs véritables d’affirmer
qu’ils ne pouvaient se supporter : de fait, si l’on songe qu’à l’époque et dans la société
où ils vivaient la fidélité maritale était sujet de moquerie, leurs relations paraissent
avoir été étonnamment bonnes.

      Rémy de Courcelle, son prédécesseur au poste de gouverneur de la colonie, était déjà
parti quand Frontenac arriva à Québec au début de l’automne et que l’intendant Jean Talons
s’embarqua pour la France en novembre. Peut-être parce qu’il avait passé la plus grande
partie de sa vie adulte à l’armée où, à titre de colonel d’un régiment, sa parole faisait
virtuellement loi, Frontenac ne voulait pas se rendre compte que, même s’il était gouverneur
général de la colonie et représentant de Louis XIV, son autorité avait des limites bien
nettes. Le régime administratif de la colonie établi par Louis XIV et Colbert, ministre de
qui relevaient les colonies, ressemblait fort à celui des provinces de France. Il existait
cependant certaines différences importantes à cause de l’éloignement. où se trouvait la
colonie par rapport au gouvernement central et des conditions particulières à l’Amérique du
Nord, mais on y remarquait la séparation des pouvoirs entre les fonctionnaires supérieurs.
Frontenac, en sa qualité de gouverneur, avait la haute main absolue sur les affaires
militaires ; il possédait aussi le droit de véto à l’égard des décisions des autres
dirigeants, mais il ne pouvait en user que dans des circonstances extrêmes. Les instructions
qu’il avait reçues du ministre lui prescrivaient de ne pas usurper les fonctions de
l’intendant, du Conseil souverain, ni celles des officiers de justice des tribunaux de
première instance.

      D’ordinaire, l’intendant devait s’occuper de toutes les questions touchant à la
justice, aux finances et à l’administration en général ; c’est lui qui possédait l’autorité
dans toutes les affaires civiles. Mais, vu l’absence de l’intendant hors de la colonie, et
parce que Colbert avait négligé de lui donner un suppléant ou d’émettre des instructions
relativement à la délégation des pouvoirs de l’intendant, Frontenac, non sans raison,
supposait que ces pouvoirs lui revenaient. Cependant, la manière dont il fit usage de ces
pouvoirs ne tarda pas à le mettre en conflit avec le Conseil souverain, avec le gouverneur
de Montréal et avec plusieurs des principales familles de la colonie.

      Certaines des plus graves de ces querelles avaient pour cause le commerce des
fourrures. Quelques années avant l’arrivée de Frontenac, la paix avait été conclue avec la
puissante confédération iroquoise. Les traitants du Canada avaient pu, de la sorte, pénétrer
dans l’Ouest pour se procurer des pelleteries auprès des tribus indiennes de la région des
Grands Lacs. Jean Talon, qui avait adopté la politique expansionniste, avait envoyé des
expéditions vers l’Ouest pour en explorer les terres, pour en prendre possession au nom de
la France, et pour établir des relations commerciales avec les Hurons, les Outaouais et
d’autres tribus. Il voulait établir des postes fortifiés dans l’Ouest et créer un vaste
empire de traite pénétrant profondément à l’intérieur de l’Amérique du Nord. Mais Colbert
s’opposait à cette ligne de conduite. Ce ministre clairvoyant désirait établir fermement la
colonie dans la vallée du Saint-Laurent avant d’entreprendre une telle expansion. Frontenac
ne fut pas lent à apercevoir les possibilités latentes de la traite des fourrures dans
l’Ouest. Il n’était pas dans la colonie depuis un an que, sans informer le ministre de ses
intentions, et encore moins lui demander son autorisation, il établissait un poste de traite
sur le lac Ontario, à l’embouchure de la rivière Cataracoui, là où s’élève maintenant la
ville de Kingston. Les traitants de fourrures et les habitants de Montréal en furent
indignés, les premiers parce qu’ils craignaient que ce poste de traite avancé, nommé fort
Frontenac (ou, parfois, Cataracoui), ne captât à leur détriment une partie du commerce des
fourrures de l’Ouest ; les habitants ordinaires, parce que Frontenac leur avait imposé la
corvée et avait obligé plusieurs d’entre eux à passer une bonne partie de l’été à construire
le fort et à y transporter des approvisionnements. En conséquence, au cours de l’automne et
de l’hiver de 1673, les gens de Montréal étaient d’une humeur inquiétante. Le gouverneur de
la ville, François-Marie Perrot, qui participait lui-même activement à la traite, faisait
tout en son pouvoir pour entretenir cette humeur afin de nuire aux efforts que faisait
Frontenac pour mettre la main sur une bonne partie de la traite des fourrures de l’Ouest.
Pour étouffer cette opposition et pour maintenir son autorité, Frontenac fit arrêter Perrot,
dans des circonstances assez louches, l’accusant de braver l’autorité du gouverneur général.
Perrot se défendit avec habileté devant le Conseil souverain. Dans le même temps, à
Montréal, un membre du clergé, l’abbé de Fénelon [V. Salignac] critiquait du haut de la
chaire les actes de Frontenac et fut arrêté à son tour. En dépit de la forte pression que
Frontenac exerçait sur les membres du Conseil souverain, ils finirent par conclure que les
questions en jeu dépassaient leur compétence ; ils ordonnèrent de déférer les causes au roi
et d’envoyer Perrot et l’abbé de Fénelon en France pour répondre aux accusations portées
contre eux. Louis XIV et Colbert, ayant étudié les témoignages, en vinrent à la conclusion
que tous les intéressés avaient eu tort, mais Frontenac plus que tout autre, et ils le
blâmèrent sévèrement.

      Colbert prit alors des mesures pour enrayer les abus d’autorité de Frontenac. Il nomma
un intendant de la colonie, Jacques Duchesneau, qui reçut le pouvoir d’agir en qualité de
président du Conseil souverain et de remplir toutes les autres fonctions d’un intendant de
province. Il s’ensuivit que l’autorité de Frontenac se trouva restreinte aux affaires
militaires et à la surveillance des autres fonctionnaires, mais sans intervenir dans
l’exécution de leurs fonctions. En même temps, était aboli le pouvoir que possédait le
gouverneur général de désigner les membres du Conseil souverain, de concert avec l’évêque.
Ils devaient dorénavant recevoir un brevet de nomination du roi, et celui-ci fit toutes les
nominations par la suite. Le Conseil souverain devenait ainsi un organe virtuellement
indépendant, en mesure de braver l’autorité du gouverneur général. En un sens négatif, on
peut reconnaître à Frontenac le mérite de cette importante évolution.

      Cependant, Frontenac ressentit une grande amertume de cette restriction imposée à son
autorité et, avant longtemps, il se trouva engagé dans de violentes querelles avec
l’intendant et le Conseil souverain. Un jour, il emprisonna arbitrairement le greffier du
tribunal ; une autre fois, il fit incarcérer pendant deux mois un juge de Montréal qui
l’avait contrarié et lui imposa une amende de 200 ª. Puis, durant l’hiver de 1678?1679, il
tenta de réduire à la soumission l’intendant et le Conseil souverain. La querelle éclata
parce que Frontenac voulait s’arroger un des pouvoirs que lui déniait expressément la
déclaration royale de 1675, c’est-à-dire celui de présider les séances du conseil. Quand, en
juillet 1679, le Conseil souverain refusa d’accéder à cette demande, il exila de Québec le
procureur général Ruette d’Auteuil et deux conseillers. Ils reçurent l’ordre de demeurer
dans des seigneuries qu’on leur désigna en dehors de Québec jusqu’au départ, en novembre,
des navires sur lesquels ils devaient retourner en France pour rendre compte au roi de leur
refus de se soumettre aux ordres exprès de leur gouverneur. Pendant ce temps, le travail du
Conseil souverain se trouva tout à fait désorganisé. Un seul des trois personnages en cause
fut en fin de compte obligé de se rendre en France, mais le récit qu’il fit des événements
convainquit Louis XIV et Colbert que Frontenac avait tort. Il fallut toute l’influence que
pouvaient exercer les amis de Frontenac à la cour et leurs assurances qu’il ne se rendrait
plus coupable de tels excès, pour prévenir son rappel.

      Le Conseil souverain avait remporté une victoire décisive sur Frontenac ; ses membres
avaient résisté victorieusement à ses tentatives pour les réduire à la soumission : Louis
XIV et Colbert les avaient appuyés. Ainsi enhardis, ils se mirent à poursuivre certains
associés de Frontenac à cause de violations des édits royaux régissant le commerce des
fourrures. À la suite de l’établissement d’un poste sur le lac Ontario, Frontenac s’était
intimement associé à Cavelier de La Salle, à qui il procura toute l’aide possible en vue de
la création d’un monopole de la traite dans la vaste région située au sud des Grands Lacs.
Au cours de cette expansion de la domination française vers l’Ouest, les associés de
Frontenac entrèrent en conflit avec les Iroquois qui étaient décidés à se rendre maîtres de
la vallée de l’Ohio. Jusqu’en 1675, les Iroquois n’avaient pu s’opposer à l’établissement de
postes français dans des territoires qu’ils considéraient comme étant à eux ou bien qu’ils
convoitaient, à cause de leur guerre avec deux puissantes tribus établies à l’est et au sud
de ces territoires, c’est-à-dire les Loups (Mohicans) et les Andastes. Mais, en 1675, ils
avaient forcé ces tribus à composer avec eux et ils se trouvaient en mesure de résister aux
empiétements des Français. À partir de cette année, leur hostilité s’accrut sans cesse. Ils
se mirent à attaquer les tribus indiennes alliées aux Français ou protégées par les
Français. Quand ces tribus demandèrent de l’aide à Frontenac, il ne leur en offrit aucune ;
il chercha plutôt à apaiser les Iroquois, ce qui ne fit que les enhardir à piller les canots
français et à attaquer les postes français de l’Ouest. En même temps, une autre menace
contre la Nouvelle-France se dessinait au Nord. La Hudson’s Bay Company, récemment formée,
incitait les tribus indiennes qui commerçaient d’habitude avec les Français à porter leurs
pelleteries à ses postes de la baie. Certains habitants de la colonie prônaient des mesures
énergiques afin de faire disparaître cette menace, mais Frontenac refusait d’autoriser un
geste quelconque qui aurait entraîné un conflit avec les Anglais.

      C’est dans cette conjoncture, en 1682, que Frontenac fut rappelé en France. Cependant,
ce n’était pas son insuccès à mettre fin aux dangers économiques et militaires qui décida le
roi et le ministre à le congédier, car ils ne connaissaient pas la gravité de la situation ;
c’étaient plutôt ses démêlés continuels avec l’intendant, le Conseil souverain et le clergé.
Dans le cas de ce dernier, les causes fondamentales du désaccord tenaient à la traite des
fourrures et à l’attitude anticléricale de la cour en général et de Colbert en particulier.
Les Jésuites étaient la bête noire de Colbert ; il était convaincu qu’en France et en
Nouvelle-France ils exerçaient une influence beaucoup trop grande et qu’ils voulaient
établir une théocratie au Canada. Voilà pourquoi, quand éclata une querelle au sujet de la
vente sans restriction de l’eau-de-vie aux Indiens, Frontenac put facilement convaincre
Colbert qu’il n’y avait là qu’un nouvel exemple des tentatives continuelles du clergé pour
empiéter sur l’autorité royale. Le clergé, et les Jésuites en particulier, dont la
préoccupation majeure était l’activité missionnaire parmi les Indiens, étaient
irréductiblement opposés à l’emploi de l’eau-de-vie pour la traite, prétendant, avec raison,
que les Indiens se laissaient soutirer leurs pelleteries par des traitants peu scrupuleux
qui commençaient par les enivrer ; qu’ils tombaient dans la pire débauche et commettaient
les crimes les plus atroces quand ils pouvaient boire de l’eau-de-vie dans leurs villages.
Mgr de Laval* avait fait de la vente d’eau-de-vie aux Indiens un péché mortel, et ceux qu’on
savait adonnés à cette pratique se voyaient refuser les sacrements de l’Église. Comme bien
des traitants, mais non pas tous, loin de là, Frontenac considérait l’eaude-vie comme
nécessaire à la traite. Il accusait l’évêque d’intervenir dans les affaires civiles et les
Jésuites, de vouloir accaparer la traite à leur profit. Louis XIV voulut régler le différend
par un compromis qu’il fut facile d’éluder, de sorte que les Jésuites continuèrent à se
plaindre de l’attitude de Frontenac, tandis que lui, de son côté, faisait de son mieux pour
les discréditer.

      S’il jouissait de l’appui de Colbert dans ses différends avec le clergé, il n’en était
plus de même de ses violentes querelles avec l’intendant et le Conseil souverain. En 1680,
le ministre l’informa que tous les corps publics et de nombreux particuliers se plaignaient
de sa tyrannie. La Nouvelle-France, lui écrivait Louis XIV le 29 avril 1680, risque d’être
complètement détruite, « à moins que vous ne réformiez votre conduite et vos principes ».
L’année suivante, on le prévenait que, s’il ne changeait pas de façon d’agir, on jugerait
nécessaire de le rappeler. Mais Frontenac était incapable de tenir compte des avertissements
ou des ordres. Au cours de violents accès de colère, il emprisonna, d’abord le fils
adolescent de l’intendant Duchesneau, puis Mathieu Damours de Chauffours, membre âgé du
Conseil souverain, sous prétexte qu’il aurait négligé de lui témoigner le respect dû à son
rang. Personne ne s’étonna donc de le voir congédier de son poste et rappeler en France.

      Au moment de son départ de la colonie, l’agitation régnait dans l’administration
civile à cause de ses chamailleries. La traite des fourrures avait été divisée entre deux
factions rivales et en guerre l’une contre l’autre, c’est-à-dire celle de Frontenac et de
ses associés, puis celle des marchands de Montréal. Certains de ces derniers figuraient
aussi parmi les ennemis de Frontenac au Conseil souverain, Dans une certaine mesure,
Frontenac était autant victime que coupable. Ses adversaires n’avaient éprouvé aucune
difficulté à lui susciter des ennuis et à le porter aux excès qui avaient entraîné son
rappel, mais, en dernière analyse, sa chute provenait de son manque de sang-froid.
Toutefois, sa faute la plus grave avait été de ne rien faire pour écarter la menace que les
Iroquois faisaient peser sur la colonie. Le danger devenait si réel que, par suite de son
inaction, les Français pouvaient être chassés de l’Ouest, perdre leur monopole de la traite
(essentiel à la vie économique de la colonie) et subir avant longtemps les attaques des
Iroquois contre la colonie même. Frontenac avait négligé de prendre quelque précaution que
ce fût contre ce danger ; la colonie restait virtuellement sans défense. Les établissements
étaient fort dispersés ; il n’existait pas de places fortifiées où les colons auraient
trouvé la sécurité en cas d’attaque ; la milice ne recevait ni armes ni instruction
militaire.

      Telle était la situation qui attendait le successeur de Frontenac, Le Febvre de La
Barre, et qui se révéla au-dessus de ses forces. Incapable de mater les Iroquois à l’aide
des troupes dont il disposait, il se vit forcé d’accepter leurs conditions pour conclure la
paix, ce qui le fit rappeler par Louis XIV. Toutefois, il avait au moins réussi à faire
comprendre au roi et au ministre de la Marine la gravité et l’urgence de la situation
existant alors au Canada. M. de Brisay* de Denonville y fut envoyé comme gouverneur
accompagné d’un corps de troupes considérable. Il réussit à imposer aux Iroquois ses
conditions de paix. Mais, le traité n’était pas encore ratifié qu’éclatait en Europe la
guerre de la ligue d’Augsbourg : les Iroquois apprirent des autorités de New York que la
France et l’Angleterre étaient en guerre avant que la nouvelle parvienne au Canada. C’est
ainsi que, le 4 août 1689, une attaque par surprise des Iroquois contre l’établissement de
Lachine prit les Canadiens à l’improviste. Les assaillants massacrèrent un grand nombre de
personnes et détruisirent de nombreuses fermes.

      En France, Frontenac s’évertuait depuis quelque temps à convaincre Louis XIV et ses
ministres qu’il méritait un nouvel emploi. Il y était habilement aidé par ses parents et
amis qui jouissaient d’une certaine influence à la cour. Il devait vivre dans la gêne, parce
que ses créanciers paraissaient avoir enfin réussi à saisir la plus grande partie de ses
biens. En 1685, il reçut une gratification de 3 500ª qui ne devait apporter qu’un réconfort
financier bien maigre à un homme habitué à dépenser plus de dix fois cette somme en une
année. Puis, en 1688, Denonville envoyait son commandant en second, le gouverneur de
Montréal, Louis-Hector de Callière*, à Versailles pour faire rapport sur l’état des affaires
de la colonie et pour soumettre un plan en vue d’une attaque combinée par terre et par mer
contre New York, plan tenu pour le moyen le plus efficace de mater les Iroquois en les
privant des approvisionnements dont ils avaient besoin pour attaquer les Français. Dès que
l’Angleterre eut déclaré la guerre à la France, Louis XIV accepta cette proposition et
désigna Frontenac pour commander l’expédition. En même temps, on le nommait gouverneur de la
Nouvelle-France pour succéder à Denonville. Il recevait cette nomination en avril 1689,
quelque quatre mois avant l’attaque soudaine des Iroquois contre Lachine, qui eut lieu en
août. Il ne serait donc pas exact de prétendre que Frontenac avait été renommé à son poste
de gouverneur pour sauver la colonie du désastre. Il était rétabli parce que Denonville,
épuisé de fatigue, avait demandé son rappel. L’influence de Frontenac et celle de ses amis à
la cour avaient suffi pour lui obtenir la nomination. En outre, comme la France se trouvait
en guerre contre une coalition de puissances européennes, on ne pouvait envoyer les
meilleurs officiers supérieurs au Canada, même s’ils consentaient à accepter cet emploi.

      L’expédition contre New York, que Frontenac devait commander, fut retardée de six
semaines à La Rochelle parce qu’on manquait d’équipages pour les navires. Quand, enfin, elle
mit à la voile le 23 juillet, elle dut lutter contre de forts vents debout, de sorte qu’elle
n’atteignit Québec que le 12 octobre. La saison se trouvait trop avancée pour entreprendre
une expédition par voie de terre contre Albany (Orange) et Manate. On renonça donc au
projet. Quand Frontenac fit le point de la situation à laquelle il devait faire face, il la
trouva rien moins que rassurante. Il devait défendre la colonie contre les Iroquois qui
poursuivaient leurs incursions dévastatrices contre les établissements. Il devait aussi
envisager la possibilité d’attaques de la part des colonies anglaises, tout en fournissant
une aide militaire aux alliés indiens de l’Ouest. Il avait sous son commandement un corps de
troupes régulières assez considérable, fort au total d’environ 1400 hommes, ainsi que les
milices canadiennes et, au surplus, trois hommes fort habiles pour le seconder : l’intendant
Jean Bochart* de Champigny, Louis-Hector de Callière, gouverneur de Montréal, et Philippe de
Rigaud* de Vaudreuil, commandant des troupes régulières. Il s’agissait d’hommes d’une force
de caractère exceptionnelle, qui ne manquaient pas d’influence à la cour (par exemple, le
frère de Callière était l’un des secrétaires particuliers de Louis XIV), de sorte que
Frontenac devait s’en remettre à leur jugement en bien des circonstances. D’autre part, il
se trouvait en une situation bien plus forte que lors de son premier mandat de gouverneur,
car, moins d’une année après son retour, le marquis de Seignelay, fils et successeur de
Colbert, mourait et était remplacé par un parent de Frontenac, Louis Phélypeaux de
Pontchartrain. Quand Frontenac apprit la nomination de son parent en qualité de ministre des
Finances et de ministre de la Marine, son ambition et ses espérances personnelles connurent
un grand essor. Le poste de gouverneur général de la Nouvelle-France, qu’il avait recherché
avec tant d’ardeur quelque temps auparavant, ne lui paraissait plus suffisant. Dès qu’il
apprit l’élévation de Pontchartrain, il écrivit pour demander un poste plus important et
moins ardu. Il se déclarait confiant que le ministre ne voudrait pas voir un membre de
sa-famille tomber dans la décrépitude et finir ses jours dans une gêne incompatible avec sa
dignité et sans les honneurs que ses longs états de service méritaient. Cette requête
n’attira aucune réponse de la part du ministre, bien qu’elle fût répétée chaque année.

      La confédération iroquoise répondit de la même façon quand Frontenac chercha à
conclure la paix avec les tribus qui y adhéraient. Il surestimait de beaucoup l’influence
qu’il exerçait sur elles. Leur seule réponse consista à faire mourir dans les tortures
certains de ses émissaires, après quoi ils renouvelèrent leurs incursions contre les
établissements canadiens. Les Canadiens éprouvèrent d’abord une extrême difficulté à les
repousser, mais ils pouvaient régler le sort de leurs autres ennemis, c’est-à-dire les
colonies anglaises, qui fournissaient des armes aux Iroquois et les incitaient à ces
attaques. Avant le retour de Frontenac dans la colonie, les Canadiens se montraient fort
désireux de se lancer à l’assaut d’Albany, principale base de ravitaillement des Iroquois,
dont la destruction aurait réduit ces derniers à l’impuissance pour un certain temps.
Frontenac comprit vite qu’une victoire militaire sur les Anglais relèverait le moral de la
colonie et son prestige de gouverneur. En janvier 1690, il organisa trois partis de guerre
pour ravager les établissements anglais de la frontière ; mais, au lieu de concentrer
l’attaque sur Albany comme plusieurs colons le demandaient, il dirigea ses troupes contre
trois petits établissements, fort éloignés l’un de l’autre : Schenectady dans New York,
Salmon Falls sur la côte du Maine et fort Loyal sur la baie de Casco. À ces trois endroits,
on détruisit les fermes et les maisons, on tua nombre de colons anglais et on fit quelques
prisonniers. Ces incursions réussirent admirablement à relever le moral dans la
Nouvelle-France et à répandre la terreur le long de la frontière des colonies anglaises,
mais elles portèrent aussi ces dernières à unir leurs forces en vue d’une attaque par terre
et par mer contre le Canada. Leur plan prévoyait qu’un corps de milice considérable de New
York, de la Nouvelle-Angleterre et du Maryland se joindrait aux Iroquois pour attaquer
Montréal, tandis qu’une expédition maritime partirait de Boston sous le commandement de Sir
William Phips pour attaquer Québec par la voie du Saint-Laurent. À cause de la mauvaise
organisation et d’une épidémie de petite vérole qui se déclara dans les rangs des miliciens,
il fallut abandonner l’attaque en masse contre Montréal. En conséquence, quand Frontenac
apprit à Montréal qu’une flotte de Boston approchait de Québec, il put grouper toutes les
forces militaires de la colonie pour défendre cette ville. Le 16 octobre, un officier de la
flotte de Boston débarqua et fut conduit devant Frontenac entouré de son haut personnel
civil et militaire. Cet émissaire remit un ultimatum de Phips, qui demandait la reddition de
la colonie dans un délai d’une heure, à défaut de quoi Québec serait prise par la force des
armes. À quoi Frontenac répliqua par cette phrase claironnante : « Je nay point de Reponse a
faire a vostre general que par la bouche de mes cannons et a coups de fuzil. » (An, Col., F
3, VII : 39s., Sommation faite par le General Anglois à M? de Frontenac et la réponse dud.
S? de Frontenac.)

      Cette courageuse riposte redonna du cœur aux défenseurs de Québec et abattit le
courage des troupes de la Nouvelle-Angleterre. Quand elles apprirent que toutes les forces
militaires de la colonie attendaient leur assaut, leur ardeur militaire s’affaiblit
sensiblement. Les gens de la Nouvelle-Angleterre débarquèrent un millier d’hommes sur les
battures de Beauport, en face de Québec, sur l’autre rive de la rivière Saint-Charles, mais
ne purent monter une attaque ; au bout de trois jours de marche et de combats contre les
sorties de petites bandes de miliciens canadiens, par un froid de plus en plus aigu, ils
remontèrent finalement sur leurs navires pour s’en aller. Frontenac avait ainsi défendu
Québec et la colonie avec succès et le minimum de pertes, simplement en tenant ferme. Aucune
bataille n’avait eu lieu et la retraite de l’ennemi surprit Frontenac, mais il s’agissait
quand même d’une victoire décisive. Les colonies anglaises ne lancèrent plus d’attaque de
grande envergure contre le Canada ; pendant les sept autres années de guerre, elles s’en
remirent aux Iroquois pour soutenir leurs combats. D’autre part, le Canada ne possédait pas
assez de troupes pour envahir en force les colonies anglaises. Frontenac décida en
conséquence de faire une guerre de guérillas : les Canadiens devinrent bientôt aussi adroits
que les Iroquois à la guerre d’embuscades et d’attaques furtives, au cours de laquelle la
capture par les Indiens entraînait les pires formes de torture que pouvaient imaginer des
esprits sauvages.

      Frontenac ne jouait qu’un rôle effacé dans cet aspect de la guerre. La zone
d’hostilité véritable comprenait les établissements français situés entre Montréal et
Trois-Rivières. Les combats y étaient livrés par des partis de guerre envoyés de Montréal
pour attaquer les Iroquois sur leur propre territoire. Callière et Vaudreuil étaient chargés
de cette « petite guerre ». Frontenac n’intervenait pas dans l’activité de ces deux hommes
fort compétents. Jusqu’à un certain point, cette décision était un hommage tacite rendu à
leur force de caractère, et en même temps une preuve de pondération chez Frontenac, qui est
tout à son honneur.

      Pendant la plus grande partie de l’année, Frontenac résidait au château Saint-Louis de
Québec, ne se rendant que de temps en temps à Montréal, lorsque les alliés indiens venaient
de l’Ouest pour conférer avec lui. Invariablement, c’était alors une occasion de festivités
et de longs discours auxquels Frontenac semblait se complaire. À Québec, il entretenait un
grand train de maison : un corps de garde, deux ou trois secrétaires, un aumônier, un
médecin et un grand nombre de domestiques. Il serait ridicule de supposer que le château
Saint-Louis était un petit Versailles ; néanmoins, Frontenac recevait avec magnificence, ce
qui le rendait populaire auprès des dames de Québec. Il donnait fréquemment banquets et
réceptions ; quand les navires arrivaient de France apportant les approvisionnements de
l’année et peut-être la nouvelle de victoires que les armées de Louis XIV avaient remportées
sur les champs de bataille en Flandre, ou sur le Rhin, Frontenac faisait chanter un Te Deum
; il ordonnait d’illuminer toutes les maisons de la ville ; il faisait tirer une salve par
les navires ancrés dans le fleuve et lancer un feu d’artifice. Pendant l’hiver, des amateurs
jouaient la comédie au château et, à la grande horreur du clergé, des dames y tenaient des
rôles. Un jour, apprenant qu’on allait jouer le Tartuffe de Molière, l’évêque jeta les hauts
cris, excommunia l’officier, Jacques de Mareuil, qui devait tenir le rôle principal, et mit
toute la colonie en effervescence. Louis XIV dut intervenir pour ramener le calme.

      Durant toutes ces années, Frontenac se préoccupait avant tout de l’expansion de la
traite des fourrures, expansion que la guerre facilitait grandement. Sous prétexte
d’opérations militaires, il envoyait chaque année aux postes de l’Ouest des groupes
nombreux, payés par la couronne. On s’aperçut bientôt que, loin de servir à une fin
militaire, ces expéditions offraient simplement aux amis et associés de Frontenac l’occasion
de s’enrichir par la traite. Les Indiens de l’Ouest, absorbés par la chasse au castor,
n’avaient plus le temps de porter la guerre chez les Iroquois. De nouveaux postes de traite
s’élevaient dans l’Ouest. Les traitants canadiens commençaient à pénétrer au delà de la
ceinture forestière vers les grandes Plaines à l’ouest du Mississipi et autour du lac
Winnipeg. Les Outaouais, partenaires commerciaux des Français par tradition, voyaient cette
expansion d’un fort mauvais œil, car, jusque-là, ils avaient servi d’intermédiaires qui
rassemblaient les pelleteries parmi les tribus de l’Ouest en vue de la traite avec les
Canadiens. Mais, par suite de l’expansion, les coureurs de bois canadiens se procuraient les
fourrures à la source, ce qui écartait les intermédiaires outaouais. Ce qui était encore
pire, les Canadiens se mettaient à traiter avec les Sioux, ennemis traditionnels des
Outaouais, et leur fournissaient des armes à feu. Aussi, quand les Iroquois s’abouchèrent
avec les Outaouais afin de faire la paix et de conclure une alliance contre les Français,
leurs propositions furent bien accueillies. L’empire commercial des Français dans l’Ouest se
trouvait ainsi menacé. Les officiers et les missionnaires français des postes de l’Ouest,
ainsi que les hauts fonctionnaires de Montréal et de Québec demandèrent à Frontenac d’agir
promptement pour parer à ce grave danger. Ils lui demandaient de lancer une grande attaque
contre les villages iroquois, persuadés qu’il n’existait pas d’autre moyen d’empêcher le
désastre. Mais Frontenac répugnait à entreprendre une telle campagne. Tout en négociant avec
les Outaouais, les Iroquois avaient tenu les Français dans l’inactivité en entreprenant des
négociations de paix avec Frontenac qui croyait à leur sincérité, malgré les efforts que
Callière et l’intendant déployaient pour le convaincre qu’on le dupait. Frontenac ne lança
la campagne contre les villages iroquois que lorsque ceux-ci se furent entendus avec les
Outaouais, puis eurent renouvelé leurs attaques contre les établissements français, et qu’il
en eut reçu l’ordre exprès du ministre de la Marine.

      En juillet 1696, l’armée, formée des troupes régulières, de la milice et des alliés
indiens des missions de la colonie, et forte de 2 150 hommes en tout, quitta Montréal sous
le commandement nominal de Frontenac, mais sous la direction effective de Callière et de
Vaudreuil quant aux opérations. Pour la marche finale vers le village des Onontagués,
Frontenac, alors dans sa soixante-quatorzième année, mais décidé à jouer quand même un rôle
actif dans les événements, se fit porter à travers bois dans une chaise à porteurs. À
l’arrivée au village, l’armée n’y trouva plus que des cendres. L’ennemi avait fui dans les
bois après avoir tout incendié. L’armée se mit en devoir de détruire le maïs dans les
champs, ainsi que tous les vivres qu’elle put trouver cachés dans le village et les
environs. À la tête de plus de 600 hommes, Vaudreuil se rendit au village des Onneiouts, le
brûla et détruisit les récoltes. Cela fait, l’armée rentra à Montréal. Elle n’avait perdu
que trois hommes, noyés, et un soldat, tué par un Iroquois en embuscade pendant le voyage de
retour. Elle n’avait tué qu’un Iroquois, un vieux chef onontagué capturé parce qu’il était
trop âgé et trop faible pour fuir. Frontenac permit aux Indiens des missions de le brûler à
petit feu jusqu’à ce que mort s’ensuive, sort qu’il endura sans faire entendre un soupir.

      Même si on n’avait pu se mesurer avec l’ennemi, cette campagne avait brisé la
résistance des Iroquois. Depuis quelques années, la « petite guerre » tournait en somme
contre eux. Au début, ils pouvaient attaquer avec impunité les établissements français, mais
les Canadiens avaient vite acquis une grande habileté dans la tactique de la guerre en
forêt. De plus en plus souvent, des partis de Canadiens prenaient en embuscade des partis de
guerre ou de chasse iroquois sur leur propre territoire. Les guerriers iroquois revenaient
de moins en moins aux cantons. Par suite de la destruction de leurs villages et de leurs
approvisionnements, les Onontagués et les Onneiouts se voyaient réduits à demander l’aide
des trois autres nations iroquoises et des colonies anglaises. Mais ils ne reçurent que peu
de secours quand ils s’adressèrent aux dirigeants d’Albany, car la colonie de New York, dont
les frontières étaient constamment ravagées par les incursions des Canadiens, n’avait pas
beaucoup à donner. En outre, les Outaouais, voyant l’état où les Iroquois se trouvaient
réduits, abrogèrent leur traité et se remirent à les attaquer. Neuf années de guerre et les
ravages de la maladie avaient déjà réduit de la moitié leurs effectifs de combat, soit d’un
chiffre estimatif de 2 800 qu’il était en 1689, à 1 320 en 1698, alors que le nombre des
Français en dépit de fortes pertes dues à la guerre et à la maladie, passait d’une
population de 10 523 en 1688 à 12 768 en 1695. Vu ces circonstances et craignant que les
Français ne détruisent les villages qui leur restaient au cours d’autres campagnes, ils ne
pouvaient que chercher à conclure la paix. Cette fois, cependant, Frontenac n’était plus du
tout convaincu de leur sincérité. Pendant trois ans, les combats se poursuivirent par
intermittence dans les bois. Pendant ce temps, en Europe, la guerre de la ligue d’Augsbourg
prenait fin. En février 1698, des délégués arrivèrent d’Albany pour apprendre aux Français
la signature de la paix de Ryswick.

      Quand Frontenac était arrivé dans la Nouvelle-France en 1689 pour prendre charge de
son poste de gouverneur général pour la seconde fois, la colonie chancelait sous les assauts
constants des Iroquois. Même si, à l’exception de la défense de Québec en 1690, il n’avait
que peu participé à la direction tactique de la guerre, la responsabilité lui en incombait
néanmoins. La colonie eût-elle été conquise, on l’en aurait blâmé ; puisqu’elle avait été
défendue avec succès, le mérite lui en revient.

      Quand on veut juger sa façon d’agir à l’égard du commerce des fourrures, on se voit en
face d’un paradoxe. En France, le gouvernement avait pour politique de contenir ce commerce
afin d’empêcher qu’il ne nuise à l’établissement de la colonie, d’après de solides principes
économiques et sociaux. Le gouvernement désirait réunir les Canadiens dans la colonie
centrale, pour qu’ils s’y livrent à l’agriculture, à la pêche et à d’autres industries
telles que la construction de navires, l’exploitation forestière et la fabrication
d’articles de consommation. En somme, il désirait que la colonie se suffise en denrées
essentielles. Il ne voulait pas qu’une forte partie de la population du Canada se disperse
dans des postes à l’intérieur du continent. Mais Frontenac tint cette politique pour lettre
morte. Sous son régime, la traite des fourrures connut un plus grand essor que jamais
auparavant ; de nouveaux postes de traite prirent naissance dans l’Ouest ; les commandements
allaient à ses associés et les fonds militaires servaient à activer leurs opérations
commerciales. Il est évident que les actes de Frontenac avaient pour mobile ses propres
intérêts financiers et ceux de ses associés. Pourtant, le fait demeure que, peu après sa
mort, le gouvernement de Versailles, pour des motifs politiques et dynastiques, abandonna la
politique tendant à la restriction de l’expansion vers l’Ouest, pour passer à une politique
impérialiste qui tendait à occuper toute l’Amérique du Nord à l’ouest des Apalaches, entre
les Grands Lacs et le golfe du Mexique. Les postes de l’Ouest que Frontenac avait établis
étaient essentiels à la réussite de ce nouveau programme d’action. Ne les eût-il pas bâtis
et dotés du personnel nécessaire, le gouvernement aurait dû se mettre à les construire. Il
serait facile d’attribuer à Frontenac la prescience à cet égard, mais beaucoup plus
difficile d’en établir la preuve.

      Encore, il n’est aucunement facile de se former un jugement au sujet de Frontenac
comme administrateur. Durant son second mandat, l’administration ne fut certes pas
complètement désorganisée comme pendant le premier. À l’exception de sa violente querelle
avec Mgr de Saint-Vallier [La Croix*] au sujet de la représentation projetée du Tartuffe de
Molière (querelle suscitée par l’évêque plutôt que par le gouverneur), il eut des relations
plutôt paisibles avec le clergé. Il ne créa pas non plus de graves difficultés au sein du
Conseil souverain ; mais ses relations avec l’intendant laissèrent beaucoup à désirer. Quand
Champigny cherchait à donner suite aux édits royaux destinés à enrayer les abus de la
traite, Frontenac passait outre, appuyé par les dirigeants du ministère de la Marine. En
1695, cependant, le ministère devait se rendre compte de l’encombrement du marché du castor
en France. La quantité de peaux expédiées du Canada avait monté dans des proportions
astronomiques au cours des dix années précédentes et la ferme du castor prit fin en 1697. Ce
monopole rapportait 500 000 ª par an au trésor royal et l’on craignait fort que, vu
l’encombrement du marché, personne ne veuille acheter la ferme à l’expiration du bail.
L’examen de la question convainquit le ministre que le mépris persistant que manifestait
Frontenac à l’égard des édits relatifs à la traite était à l’origine de cette situation. On
commença à ajouter foi aux affirmations de ceux qui soutetenaient depuis un certain temps
que les fortes dépenses d’ordre militaire engagées par le gouverneur servaient, non pas à
des fins militaires, mais à l’expansion des intérêts que Frontenac possédait dans le
commerce de la fourrure. En 1692, le budget militaire de la colonie se chiffrait par 75 000
ª ; en 1694, il passait à 200 000 ª. Le ministre se plaignît que, au cours des quelques
années précédentes, l’excédent des dépenses sur les crédits accordés avait atteint le total
de 550 000 ª, sans qu’on eût pour cela accompli grand chose.

      En 1697, quand Frontenac se trouva en désaccord avec l’intendant sur la disposition
d’un navire capturé et annula la décision prise par ce dernier, le ministre révoqua
l’annulation du gouverneur, le blâma sérieusement et le prévint qu’il ne pourrait plus le
protéger en excusant sa conduite auprès du roi. Louis XIV et le ministre étaient à bout de
patience. Au lieu de tenir compte de cet avertissement, toutefois, Frontenac eut, l’année
suivante, un nouveau différend avec l’intendant parce qu’il voulait empêcher qu’on ne
traduise en justice le commandant d’un de ses postes du « pays d’en haut », Lamothe de
Cadillac [Laumet*], à la suite de flagrants abus d’autorité à Michillimakinac. Au cours de
cette controverse, il apparut clairement que, loin de s’efforcer de faire respecter les
édits du roi régissant la traite des fourrures, Frontenac avait effectivement incité les
membres de son entourage, hommes à qui il avait accordé des brevets dans les troupes de la
Marine et donné le commandement des postes de l’Ouest, à ne faire aucun cas des édits
destinés à restreindre leur activité dans le domaine de la traite. Alors que le ministre
s’efforçait de réduire la quantité de peaux de castor produites au volume que le marché
pouvait absorber, Frontenac continuait à expédier de forts contingents chargés de
marchandises de traite au « pays d’en haut », et cela au mépris des ordres formels du roi. À
la suite de ces révélations et parce que son crédit à la cour se trouvait bien diminué, il
courait le danger de se voir de nouveau congédié de son poste. Toutefois, le ministre
échappa à la nécessité de prendre cette décision.

      Depuis quelques semaines, à l’automne de 1698, la santé de Frontenac déclinait, à
cause de l’asthme dont il souffrait. Il ne pouvait dormir que calé dans un fauteuil. Les
forces commençaient à lui manquer. À la mi-novembre, il comprit que sa fin était proche et
il s’y prépara dans le calme. Il fit sa paix avec ses vieux adversaires, l’intendant et
l’évêque, et, le 28 novembre, l’évêque lui administrait l’extrême-onction. Peu après, le
vieux gouverneur rendit le dernier soupir. Il fut inhumé dans l’église des Récollets à
Québec.

      La comtesse de Frontenac lui survécut jusqu’au 20 janvier 1707, passant ses dernières
années dans une situation financière parfois pénible. Ils ne laissaient pas d’héritier :
leur fils François-Louis était mort en 1672 ou 1673, en Allemagne, où il servait en qualité
de colonel dans les troupes de l’évêque de Münster, Von Galen.

      Il reste un aspect à considérer : la légende de Frontenac. Jusqu’à ces derniers temps,
deux études seulement ont paru au sujet de Frontenac et de son régime, inspirées des
documents originaux. Celle de l’historien américain Francis Parkman, intitulée Count
Frontenac and New France under Louis XIV, a paru d’abord en 1877 ; l’autre, par l’historien
français Henri Lorin, intitulée Le comte de Frontenac, plutôt un panégyrique qu’une étude
historique critique, fut publiée en 1895. Les jugements portés sur Frontenac par ces deux
auteurs et en particulier par Parkman ont été acceptés pour ainsi dire sans examen par tous,
si ce n’est par de très rares historiens et écrivains subséquents. Par malheur, ni Parkman
ni Lorin n’ont vraiment fait la critique des témoignages. Frontenac était un écrivain
prolifique, doué de talent ; il envoyait à sa femme, pour qu’elle les répande dans les
cercles de la cour, des comptes rendus très longs de tous les événements de la
Nouvelle-France. Ces journaux annuels, qui pouvaient compter jusqu’à 90 pages, étaient
conçus avec habileté pour que tout serve à la plus grande gloire de Frontenac ; chaque
succès, pour éphémère qu’il fût, était porté aux nues et chaque revers était nié ou minimisé
par des explications plausibles. Mais, en acceptant son récit des événements sans examen
critique, il était possible d’en faire le genre de narration vivante auquel se complaisent
les historiens et les lecteurs romantiques, adeptes de la notion du « héros » en histoire.
Toutefois, si l’on rapproche avec soin les comptes rendus de Frontenac de tous les
témoignages provenant d’autres sources, alors apparaissent clairement les contradictions,
les inexactitudes habilement dosées, les omissions voulues et les entorses données à la
vérité.

      Par malheur, la plupart des auteurs de biographies plus récentes de Frontenac et
d’études générales sur cette période ont préféré paraphraser Parkman plutôt que de soumettre
à un examen critique les preuves contenues dans la masse de documents originaux. Ils ont
donc perpétué et accentué la légende de Frontenac en répétant de vieilles erreurs et, trop
souvent, en en créant de nouvelles.

W. J. Eccles

 [Les documents originaux portant sur la carrière de Frontenac avant son arrivée au Canada
sont peu abondants. Il existe quelques pièces à la division des mss de la BN, à Paris, et
aux Archives du département de Châteauroux. Mlle de Montpensier, dans ses Mémoires, a
beaucoup à dire sur le comte et la comtesse de Frontenac, mais bien peu en leur faveur (V.
Anne-Marie-Louise de Montpensier d’Orléans, Mémoires, éd. A. Chéruel (4 vol., Paris,
1858-1859). Les lettres de Frontenac à la cour et celles qu’il recevait de Louis XIV et du
ministre sont reproduites dans RAPQ, 1926-27, 1-144 ; 1927-28, 3-211 ; 1928-29, 247-384.
Toutefois, pour se faire une idée plus juste de Frontenac et de sa conduite au Canada, il
faut consulter la correspondance d’autres fonctionnaires et de notables de la colonie. On
trouvera le plus gros de ces documents aux AN et à la BN ; aux APC on dispose de copies et
de microfilms de cette correspondance. On trouvera d’autres pièces aux ASQ, aux AJM et aux
state archives à Albany et à Boston. Guy et Liliane Frégault ont publié un choix de lettres
du gouverneur, accompagnées d’une brève introduction et de notes dans Frontenac («
Classiques canadiens », H, Montréal et Paris, 1956).

      Il existe plusieurs biographies de Frontenac ; la première ayant quelque importance
fut celle de Francis Parkman, Count Frontenac and New France under Louis XIV, qui a connu
plusieurs éditions mais qui parut pour la première fois à Boston en 1877. Malheureusement,
comme la plupart des historiens de sa génération, Parkman jugea la Nouvelle-France d’après
les normes applicables à son temps plutôt qu’à celui de Frontenac. Henri Lorin dans Le comte
de Frontenac (Paris, 1895) présente un panégyrique où il traite la vérité historique avec
une certaine liberté. Jean Delanglez dans son Frontenac and the Jesuits (Chicago, 1939)
offre un antidote à l’anticléricalisme de Parkman et de Lorin. Il ne traite que d’un seul
aspect de la vie de Frontenac, mais c’est une étude solide. La biographie la plus récente et
la plus critique sur Frontenac est celle de Eccles, Frontenac : the courtier governor. Les
biographies de W. Lesueur, Count Frontenac (Toronto, 1906), et de Colby, The fighting
governor, s’appuient principalement sur l’ouvrage antérieur de Parkman et ne sont guère
utiles.  w. j. eccles.