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LES PAPINEAU DU QUÉBEC
                        ET D'AILLEURS
La première génération:
Samuel Papineau dit Montigny, 1670-1737

1.1 Le début de l'aventure

Nous sommes le samedi après-midi 25 avril 1699, à Ville-Marie, aussi appelée Montréal, en Nouvelle-France.
Un jeune homme de grande taille avance dans la rue encore boueuse des vestiges de l'hiver.
Il est en tenue de coureur des bois, sauf  pour la tuque bleue ornée d'une ancre blanche, insigne des soldats des Troupes de la Marine.
À sa gauche, se profilent la silhouette du clocher de l'humble église Notre-Dame et à droite, la masse du nouveau séminaire des messieurs de Saint-Sulpice, seigneurs de l'île de Montréal. C'est là qu'il a rendez-vous.

On l'attend, car derrière la porte entrouverte, le supérieur, François Dollier de Casson, ancien capitaine de cavalerie devenu curé et premier historien de Ville-Marie, accueille Samuel Papineau dit Montigny et l'invite à le suivre dans une des salles.
Des documents détaillant les clauses d'acquisition d'une terre sont étalés sur la table du père économe et attendent les signatures des témoins, le chirurgien royal, Jean de Mosny et le notaire royal, Pierre Raimbault.

Le sort en est jeté, il restera en Nouvelle-France.

Il ne sait pas s'il reverra un jour sa mère, Marie Delain, veuve de son père Samuel, décédé quelques années avant son départ. Il pense à son village de La Papinière,  (photo JYP, octobre 1998) 
dans l'antique bourg de Montigny au bord de la Sèvre Nantaise où, enfant, il allait pêcher avec les jeunes bocains du bocage vendéen qui commence sur l'autre rive.
Seul, il allait plutôt taquiner le menu fretin dans le Ruisseau Papinière situé tout juste devant la bourrine et le moulin-à-vent des Papineau.
La carte de Cassini de 1768 montre bien l'église de Montigny, La Papinière, sa maison, le moulin et le ruisseau.

 
 
 

  Il a quitté son Poitou natal, au royaume de France, se portant volontaire pour dix ans dans la trente-cinquième et dernière des compagnies des "Détachements de la Marine" recrutées entre 1683 et 1688 dans l'espoir de mettre un terme aux guerres iroquoises.
En ce magnifique automne de 1687 tous les hommes du bourg sont là. Le capitaine fait battre la caisse sur la place de l'église.

Église St-Pierre de Montigny, choeur du 11e siècle, clocher du 19e siècle
(photo JYP, janvier 1966)
(voir aussi photo de 1998)

Le tirage au sort tombe sur son frère aîné qui a depuis peu charge de famille. Sans hésitation, Samuel prend tout naturellement sa place, au grand plaisir du sergent-recruteur qui cherche des soldats de grande taille pour imposer la crainte à l'ennemi.
Ce jeune géant à l'air déluré fera l'affaire.
Ce geste lui permettra toute sa vie de se déclarer fièrement volontaire et non conscrit comme la plupart des autres soldats de la recrue de 1688.
Le tambour continue son oeuvre dans les bourgs et villages des environs. À St-André-sur-Sèvre, d'où vient le sergent Pierre Meriau du village de La Prairie, à St-Mesmin, à Pouzauges et à Cerisay dont les notables se plaignent régulièrement à l'intendant du Poitou de ces levées de troupes excessives. Pendant ce temps, Samuel va vite dire adieu à ses amis.
Il passe devant le très élégant Château Plessis-Batard
et continue vers celui de La Forêt-sur-Sèvre.(photos JYP, mai 1998)

 

C'est un endroit doublement historique parce que construit par la célèbre famille du poète Joachim du Bellay. Le château devint ensuite propriété de Philippe du Plessis Mornay, le très tolérant théologien huguenot, conseiller de Henri IV alors roi de Navarre, et surnommé  au Poitou:"le pape des huguenots". (voir Henri IV et Duplessis Mornay, tableau de Kauffman, vers 1780)
De là jusqu'à la ville-marché de Bressuire, dominée par son énorme château, où il se rend tous les jeudis pour le commerce familial, et chaque année, pour la foire  de la Saint-Jacques qui attire aux halles et au foirail du marché à bestiaux les marchands et les forains de toute la France.

Il faut bien une journée entière à dos de son mulet poitevin pour tous ces au revoir et pour couvrir dans l'air enfumé les cinq lieues de ce périple par les chemins creux et les sentiers bordés d'ajoncs et de genêts que les paysans font brûler pour enrichir leurs maigres terres.

Puis il dit bien bravement adieu à la famille. Sa mère lui rappelle une dernière fois en 'parlange ' vendéenne le poème du retour au pays natal de Joachim Du Bellay: "Tchao qui s'est teurviré dans le quatr'coins d'la terre....Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage"  ...et que son Samuel, tout comme le poète, reviendra bientôt au pays natal.
Il se souvient ensuite de la marche forcée de la petite troupe vers le sud à travers les collines du bocage vendéen, parfois ralentie, car dans plusieurs bourgs s'ajoutent de nouvelles recrues. Il arrive parfois que le sergent-recruteur doive récupérer le jeune conscrit dans les auberges qui avaient proliféré dans les villes-relais.
Pour la première fois, il voit La Chataigneraie, puis Fontenay-le-Comte, la ville martyre des dernières guerres de religions. De là, on descend doucement vers les marais poitevins qu'avec l'aide des Hollandais on s'évertue à reconquérir sur la mer. On traverse Maillezais dont la grandiose abbaye se découpe sur le ciel bas d'octobre, célébrée par Rabelais qui fut pendant trois ans le secrétaire du seigneur-évêque Geoffroy d'Estissac. Puis on vire à l'ouest vers la mer pour rejoindre Marans dont la quiétude inspira jadis les lettres du Vert Galant, Henri IV, à sa Maitresse, la Belle Corisande.

On y traverse à gué la Sèvre Niortaise pour ensuite mettre le cap sur le pays charentais et la nouvelle ville fortifiée de Rochefort que le grand Colbert avait fait élever à l'intérieur des terres en 1665 pour mettre la côte atlantique à l'abri des  Anglais qui dévastaient Brest et La Rochelle.

C'est là que les vieux dragons des glorieuses guerres de Louis XIV commencent à inculquer à cette troupe disparate la discipline militaire faite d'exercices, de parade et de maniement d'armes en formation rangée. Tout cela répugne à ces jeunes, par tradition à la fois indisciplinés et débrouillards. On est bien loin de l'embuscade efficace et de la chasse fine pratiquées dans leurs landes.

Il n'est pas non plus très facile pendant ces mois de préparation à la grande traversée de maîtriser la langue française, dorénavant imposée à tous ces jeunes, pour la plupart analphabètes, venus de plusieurs provinces françaises, chacun avec les mots de son coin de pays. Samuel constate qu'en majorité ils sont issus des provinces de l'ouest, Bretagne, Anjou, Poitou, Aunis, Saintonge et Angoumois, et qu'ils ont en commun le même accent à la fois chantant et rocailleux. Ceux des provinces centrales et de Paris trouvent bien amusants les mots du cru: baiser pour tromper, garocher pour lancer, bêtises pour injures, galipote pour sorcellerie, jolis mots qu'ils embarqueront avec eux vers la Nouvelle-France.
Aux brefs moments de liberté, la recrue flâne sur les quais de Rochefort sous l'oeil moqueur des jeunes filles attirées par l'uniforme. Il est blanc à bordure bleue, garni de boutons dorés. Il est agrémenté du tricorne noir orné de l'ancre blanche et bordé d'un galon doré, semblable à la coiffure traditionnelle de Caudebec en Normandie.
Mais à 18 ans on est bien jeune pour s'attendrir longuement à la vue des soubrettes aguichantes ou pour admirer la douceur des paysages bucoliques, surtout quand on se pavane en uniforme en parlant de navires, de canons, et d'aventures dans l'inconnu d'au-delà des mers.

Port de Rochefort vu du magasin des colonies (d'après Vernet, 1762)

 








 


Troupes de la Marine à l'embarquement à Rochefort.
(Eugène Leliepvre)


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