ODYSSÉE EN SASKATCHEWAN D’UN COUPLE DE PIONNIERS COURAGEUX
QUI SE SE SONT AIMÉS ET SOUTENUS JUSQU’À LEURS DERNIERS JOURS :
                 
JOSEPH-ALEXANDRE DAOUST       ET    MARGUERITE BRUNET
                  (15.09.1868-16.11.1941)                             (07.07.1875-28.06.1959)
 
 
(Récit dicté en 1980 par Pauline Daoust-Papineau à sa fille aînée Monique Papineau. Mis à jour en 2005 par Denyse Papineau.

Joseph-Alexandre Daoust (connu comme Joseph-Emile) de Hull, province de Québec, était un ancien élève des frères des Écoles chrétiennes. Il avait même été tenté de devenir un des leurs. (Son petit-fils Jean-Yves Papineau a retrouvé le certificat de baptême de Joseph-Alexandre du 15 septembre 1868 ....  à Ste-Angélique de Papineauville)
Comme son père Alexis, menuisier, de qui il avait appris son métier, il était spécialiste dans la construction et peintre-décorateur.  Il a aussi fait du vitrail à l’église Saint-Jacques de Montréal.
Au début du vingtième siècle, (3l mars 1902) il épousait à l’église Notre-Dame de Montréal Marguerite Brunet originaire de Moose Creek en Ontario.  Le père de celle-ci Louis Brunet (aubergiste) était un colosse de 250+ livres et mesurait 6 pieds.  Il était aussi propriétaire de coupes de bois qui voyageaient sur la rivière Des Prairies jusqu’à l’Abord-à-Plouffe (aujourd’hui Chomedey de Laval).  La descente se faisait surveillée par des draveurs parfois en compagnie de Jos. Monferrand, l’homme fort du temps qui était devenu son ami parce qu’il lui avait prouvé qu’il pouvait lui tenir tête (en faisant des tours de forces avec lui).
L’année de son mariage, ma mère demeurait chez une de ses sept sœurs, rue Berri, à Montréal.  En ces temps-là, beaucoup de propagande fédérale se faisait et l’on demandait de la main-d’œuvre, des colons, et on leur offrait des « homesteads» (fermes concédées par le gouvernement, des concessions), et un voyage payé vers l’ouest canadien.  Mes parents partirent donc armes et bagages (par train au printemps 1903) vers leur belle aventure.
La sœur et le beau-frère de mon père Rosanna Daoust et Antoine Doré étaient déjà rendus en Saskatchewan; trois de leurs enfants sont nés à Delmas (Claire, Aline et Armand). Un frère de ma mère, Amédée Brunet, y était aussi; il était marié à Philomène Duhaime dont les parents habitaient North Battleford.  C’est là que mes parents se sont installés en arrivant. Une sœur de ma mère, Mathilda Brunet, était mariée à Honoré Houle, je crois qu’il était professeur; je me souviens qu’il jouait bien du violon.  Toute cette parenté était établie autour  de Delmas.
Comme ma mère était enceinte de 7 mois au départ de Montréal, le rouli du train les a forcés de descendre à Winnipeg où ma mère a accouché dans une clinique ou chez une sage-femme à Saint-Boniface, Manitoba, le 23 mars 1903 : cette petite fille, c’était moi.  Ils ont donc retardé leur voyage à North Battleford par la force des circonstances.

À leur arrivée, ils ont habité chez le frère de maman, Amédé Brunet.  Ensuite ils ont été engagés par une famille Dunn, originaire de Québec.  Je crois qu’ils étaient très fortunés. Ce monsieur Dunn avait épousé une métisse dont il avait eu quatre ou cinq enfants; en plus, il gardait dans sa grande maison une partie de la famille (indienne) de sa femme. 
Dans l’intervalle, mon père avait pris possession de sa terre au bord de la rivière Saskatchewan, à un mille ou deux de la ville de North Battleford.  Toutes les familles de la parenté et voisines ont fait des corvées pour nous construire un toit et préparer du terrain pour la culture.  À l’été nous étions enfin chez nous et mon père avait des contrats de construction pour une église, des écoles et des résidences.
Tous les printemps, mon grand-père Alexis Daoust, entrepreneur de Hull, Québec, venait dans l’Ouest travailler avec mon père, au désespoir de ma grand-mère qu’il laissait à Hull pendant un ou deux mois.  J’étais très attachée à mon grand-père et cette grande affection était réciproque.
Après tant d’années j’ai encore devant mes yeux la beauté de notre terre et ses environs; nous avions de beaux arbres, quelques arbres fruitiers, un jardin avec fraises, framboises, «pembinas» rouges et des «saskatoons» bleus, comme de gros bleuets.  C’était les seuls fruits comestibles que nous avions : je n’ai jamais vu de pommes, oranges, raisins ou prunes durant toutes les années passées dans l’Ouest, soit jusq'à l’âge de huit ans.
Le train qui apportait les provisions de l’Est et qui passait au bout de notre terre, prenait 4 jours et 4 nuits pour se rendre à North Battleford : donc aucune nourriture périssable nous arrivait, il fallait nous contenter de fruits secs ou déshydratés : pommes, pruneaux entre autres.  Ma mère faisait donc des confitures avec ce qui poussait chez nous.
Notre terre s’étendait de la voie ferrée qui avait été construite même un peu sur notre terre, jusqu’au bord de la rivière Saskatchewan où mon père avait bâti une étable et un poulailler.  Notre maison était en haut d’une belle côte; nous avions aussi une laiterie à côté de la maison.  Nous avions en plus un puits pour y entreposer de la nourriture qu’on descendait dans une grande boîte avec une pôle.  Ma mère, bonne cuisinière, faisait des tartes à la douzaine et des gâteaux etc.  Les ouvriers de Massey Harris aimaient venir battre (le grain) au moulin chez nous car ils étaient bien nourris et bien couchés en haut de la laiterie.

Une fois, mon père était à son travail à Delmas, et ma mère a vu passer un lot de billots sur la rivière.  Elle a pris la chaloupe et après m’avoir couchée au fond, elle et un petit métis, Maurice (qu’un missionnaire avait confié à mes parents, il avait 7 ou 8  ans) ont ramené au bord de la rivière tous les billots flottants qu’elle a été capable de récupérer, les attachants avec tout ce qu’elle pouvait trouver de corde (même ses jarretières qu’elle m’a dit).  Elle était fière de ses prouesses jusqu’au moment où un inspecteur est venu lui dire que ce bois appartenait à une compagnie; un «beam» (une poutre) retenant le bois avait cédé et la compagnie voulait récupérer tout ce qu’elle pouvait.  En voyant le désespoir de ma mère d’avoir tant travaillé pour rien, l’inspecteur a eu pitié d’elle et lui a dit de scier les bouts des billots marqués au chiffre de la compagnie et de les garder.  Quand mon père est revenu, elle lui a dit : «regarde le beau bois que je t’ai ramassé pour construire ta grange»…
Une autre fois, mon père était encore parti travailler au loin et ma mère déplorait qu’il n’arrive pas assez tôt et le grain se perdait en «vailloches» sur le terrain.  La sœur de mon père était chez nous.  Elles ont sorti un buggy et un express, ont attelé les chevaux et ont rentré dans la grange à elles deux presque toute la récolte. Des amis de mon père qui passaient en train au bout de notre terre lui ont dit quand ils sont arrivés à Delmas : «savais-tu que tu as des hommes qui ramassent le grain chez-vous?»  Mon père leur a dit : «c’est ma femme et ma sœur».  Ils ont répondu :«bien non, ils étaient en pantalons».  De répondre mon père.«si vous pensez que ma femme a peur de mettre des culottes, vous ne la connaissez pas bien; moi, je ne suis jamais surpris de rien au sujet de ma femme». Il leur racontait qu’en revenant de la messe le dimanche, elle prenait des courses avec un certain monsieur Duhaime qui pensait avoir un meilleur cheval que le sien : elle gagnait toujours, une vraie «daredevil».

Notre premier voisin en direction de la ville était une famille d’indiens avec qui nous faisions bon ménage. Ma mère avait aidé à la naissance de deux ou trois enfants de la famille; elle avait d’ailleurs été sage-femme pour quelques enfants de ses belles-sœurs.  Les médecins étaient rares et éloignés.
En toutes saisons, des missionnaires venaient dire la messe chez nous : les pères  Delmas. Gegonesse, Wattel, Cochin; ce dernier m’avait photographiée alors que ma mère venait de me baigner; il voulait que je reste nue, mais ma mère a protesté.  Elle m’a mis une petite culotte… et j’ai encore cette photo, j’avais environ deux ans et demi.  J’ai ausssi le crucifix qui servait sur l’autel que ma mère préparait avec un drap blanc.
Souvent, le dimanche la Gendarmerie royale (Mounted Police) de North Battleford venait jusqu’à notre ferme, soit à pieds, soit à cheval ou en raquettes, selon les saisons.  Je les trouvais bien beaux et c’est un joli souvenir de mon enfance.  Les policiers organisaient un bal annuel où mes parents étaient invités.  Mon père ne dansait pas mais il voyait à ce que le carnet de bal de ma mère soit bien rempli.  La mode était à la valse, au turkey trot, la gavotte, le shatize.  Comme elle était aussi bonne couturière, elle s’était confectionné tout un trousseau avec l’aide de sa sœur avant de quitter Montréal.  Elle aimait dire que ses belles robes rendaient jalouses des femmes de la place.  Mes parents avaient acheté une valise d’un français, recouverte de cuir et de crin qui mesure 72po.x36po. Elle est encore dans la famille, dans la maison d’été d’un de mes fils à Saint-Jovite. (En réalité, à Lachute, où elle a été dérobée)
 
Dans notre canton, quand nous manquions de linge, il y avait le catalogue Eaton, nous faisions venir la marchandise par train.  Ce fameux train (à vapeur chauffé au charbon) qui passait sur notre terre mettait souvent le feu aux herbes et mes parents devaient souvent l’éteindre.  Une fois, le feu fut assez violent qu’il arrivait près de notre récolte.  Ma mère était seule encore, avec le petit Maurice, et quand elle a vu cela, elle a brûlé toute une longueur de terrain; alors quand le feu du train est arrivé à cet endroit, il s’est éteint complètement. Je me souviens aussi des «badgers» (blaireaux) et «gagers» (?mulots?) qui venaient manger notre grain, de même que des coyottes.
Un jour, j’avais 4 ou 5 ans, je suis partie avec mon chien Fanny pour cueillir des fleurs (que j’aime toujours autant).  Un peu plus tard, mes parents m’ont vu revenir avec une horde de loups qui s’intéressaient plus à ma chienne en chaleur qu’à moi… heureusement!  Mon père attendait, la carabine à la main; mais aussitôt arrivés près de la maison, ils se sont enfuis.
Le jeune métis confié à mes parents s’appelait Maurice Henderson.  Sa mère était indienne et son père blanc.  Quand il est arrivé chez nous, il était presque aveugle à cause de cataractes.  Maman l’a guéri avec du sucre dans les yeux.  Le jour où il a pu voir le soleil, il était à genoux aux pieds de ma mère pour la remercier et criait : «je vois clair, maman».  Il appelait mes parents papa et maman et moi sa petite sœur; il était d’un blond souris, et très gentil.  Lorsque nous avons quitté l’Ouest, mes parents l’ont remis au prêtre qui nous l’avait confié; je crois qu’il a été à Capel.

Je me souviens d’un phénomène assez extraordinaire : à l’automne, j’ai vu une «boule» de couleuvres au bord de la rivière; la boule roulait et ramassait d’autres des leurs, c’était aussi gros qu’un ballon de football.  Entre les saisons de travail aux champs, ma mère faisait de la catalogne (tailler en lisières du tissu pour faire des tapis) et à une occasion, une couleuvre s’était enroulée après la balle de guenille;  ma mère qui n’avait peur de rien, ni des hommes ni des bêtes, pouvait perdre connaissance devant une couleuvre ou un crapaud…moi aussi j’ai hérité de cela.
Pour chasser l’outarde, mon père n’avait qu’à sortir sur la galerie; il chassait aussi la poule de prairie ou perdrix et le lièvre.  Cependant il n’a jamais tué de chevreuil ou d’orignal, ma mère ne voulait pas car elle les trouvait trop beaux.  Il y avait aussi une autre bête avec panache dont je ne me souviens pas du nom;  cette animal venait dans notre champs d’avoine et écrasait le tout, au grand déplaisir de mon père.

Je suis allée au couvent des sœurs de l’Assomption à Delmas.  J’y ai étudié en français et fait ma première communion et ma confirmation.  Papa travaillait à la construction d’une allonge à l’église pendant que j’étais en classe.  À la récréation, j’allais jouer au préau des indiens dans les jardins du couvent.  Déjà, il y avait de la ségrégation; ces indiens étaient francophones, mais les élèves blancs n’avaient pas la permission de jouer de leur côté.  Mais moi, à cause de mon père, j’avais certaines permissions et j’y allais.  J’avais appris, et je le sais encore, un chant de Noël en Cree; je l’ai enseigné à mes enfants et petits-enfants : c’est «il est né le divin Enfant»…
Les amis que fréquentaient mes parents et dont j’ai retenu les noms sont :le sénateur Prince, les familles Roberge (barbier à North Battleford), Blais, Traché (des belges), Côté (hôtelier), Duhaime (louait chevaux et voitures), Day, Héon, Bernier, Audette, l’Heureux, Richard, Daudelin, Goulet, Dunn, un commerçant Pickle & Johnson, des hôteliers belges la famille Bonnet en plus de la parenté dont j’ai parlé plus haut.  Je sais que de l’autre côté de la rivière ça s’appelait South Battleford, mais je ne me souviens pas d’y être jamais allée.  À la ville, il y avait un restaurant chinois; je trouvais amusant la façon dont ils faisaient «une petite maison» avec la serviette de table.
 
À leur arrivée sur leur terre, mes parents ont dû creuser à différents endroits pour trouver un puits avec de l’eau potable.  Je me demande s’il n’y avait pas des «sources» d’huile dans les parages :ils disaient que cela goûtait «l’alcalail» (je l’écris comme ils le prononçaient. alcali, sans doute).  Ma mère disait simplement que ça goûtait l’huile à lampe, la seule huile d’usage domestique connue d’eux dans ce temps là.
Vers 1906, un fils du frère aîné de ma mère, Télesphore Brunet de Bourget, Ontario, est venu s’installer chez nous.  Ma mère lui a présenté sa future femme Caroline; elle était une franco-américaine de Lowell Mass., et travaillait à l’hôtel de North Battleford.  Ils se sont installés sur une terre plus tard et ont eu plusieurs enfants qui habitent l’Alberta et la Saskatchewan, chacun d’eux ayant aussi des familles assez nombreuses.  Je corresponds avec une des filles de Télesphore, Yvonne Brunet-Vachon de Bonnyville, Alberta.  Elle m`écrit dans un bon français.  Par contre, d’autres cousins de Lloydville n’ont pu apprendre le français; pourtant ils demeuraient à Delmas lorsqu’ils étaient jeunes; il me faut leur écrire en anglais.
Mes parents étaient arrivés à cultiver des légumes que d’autres pionniers n’avaient jamais pu réussir à faire pousser, tels que concombre, tomates, laitue et autres.  Ils ont trouvé le moyen de les protéger contre les gelées hâtives ou contre la tordeuse (chenille) en plaçant des boîtes de conserve sur les plans au bon moment.  Je crois aussi que le fait que notre jardin était en haut de la côte et que l’humidité venait de la rivière en plus des bons soins, tout cela aidait au miracle.  Des gens de la ville, dont l’hôtelier monsieur Côté, venaient chercher des primeurs chez nous.  J’étais de la corvée pour ces travaux, surtout à l’automne pour attacher les carottes et les oignons en balles (bales).  J’ai toujours gardé le goût du jardinage, et l’été j’aide mes enfants qui ont un jardin…malgré mes 77 ans.
 
En 1910, mon père a assisté à un dîner en l’honneur de Sir Wilfrid Laurier, premier ministre du Canada.  Il nous a raconté comment un chef Cree qui avait aussi été invité s’est adressé à l’évêque du diocèse en lui passant un pot de crème :«En voulez-vous ty monseigneur un p’tit brin de crème pour vous rincer la yeule?». Tous les indiens des environs de notre ferme parlaient français.  Tout à changé sans doute lorsque le premier ministre Borden est arrivé au pouvoir à Ottawa et nos francophones se sont laissés assimiler, hélas!  Il y a une chanson de Pauline Julien que j’aime bien et qui dit : «Mommy, mommy why…» parce que les parents francophones assimilés n’ont pas appris à leurs enfants à parler français.
J’ai un vague souvenir de mes parents racontant qu’une fois par année, les indiens Cree allaient acheter du tissus à la verge : de «l’indienne»; c’était pour célébrer la fête du Soleil ou de la Lune.  Ils accrochaient des longueurs de tissus aux arbres jusque sur notre terre, et dans les bois.  Parait-il qu’ils dansaient autour.  Les gens du village connaissaient cette coutume ils essayaient de leur voler ce coton, excitant la colère des indiens qui défendaient leurs biens.
Un des fils de Rosanna Daoust, sœur de mon père, et d’Antoine Doré a été mis au monde par ma mère; il pesait 1 livre et personne pensait qu’il survivrait; sa petite tête entrait dans une tasse.  Comme ma tante avait accouché chez nous, ma mère a eu soin du petit Armand, son filleul.  Il a passé un mois sur la porte ouverte du fourneau du poêle; elle l’a gardé tant qu’il n’a pas été réchappé, somme elle disait.  Aujourd’hui, il a 71 ans, mesure 6 pieds et est en bonne santé pour son âge.  Lui aussi aimerait faire un voyage aux sources de son origine l’été prochain.  Il habite Sudbury, a lui aussi cinq enfants tous mariés.  Il est revenu de Delmas en 1938, date à laquelle il s’est marié à Montréal avec Blanche Fortin qui habitait chez moi comme aide familiale.
Pendant quelques années, mes parents engageaient de la main-d’œuvre, entre autres, un couple de galiciens comme mes parents disaient (de Galicie, Europe centrale).  La femme était belle comme une madone avec de longs cheveux aux genoux quand son mari, véritable homme des cavernes, lui permettait de les peigner.  Ils sont restés quelques années chez nous, mon père ayant bâti un petit logement à même la laiterie.  Ils avaient un petit garçon de 2 ou 3 ans que ma mère soignait pour une hernie au nombril: à l’intérieur d’un bandage elle appliquait un gros 50 cents que la brute de père enlevait et remplaçait par un morceau de pomme de terre.   Quand elle s’est aperçu de stratagème, elle lui a fait sortir le 50 cents de sa poche.  Il ne parlait que quelques mots d’anglais, mais ma mère en gesticulant a su se faire comprendre et de plus, il la craignait.
Un jour ma mère s’aperçut que la mère et l’enfant n’étaient pas à la maison.  Elle s’est avancée dans le bois où le père devait travailler: elle l’a trouvé fouettant sa femme qu’il avait attelée à de gros billots à transporter.  De plus elle était enceinte et le petit de trois ans suivait, marchant de peine et de misère à cause de son hernie.  Ma mère lui a enlevé son fouet (une branche d’arbre) et c’est lui qui a reçu les coups.  Elle lui dit: «si vous traitez les femmes en esclaves dans ton pays, tu ne le feras certainement pas ici», il était tout penaud, paraît-il.
Cet homme exigeait que sa femme fasse carême au pain et à l’eau.  Ma mère allait lui porter de la soupe et de la bonne nourriture et attendait que la femme ait tout mangé avant de repartir.  Elle lui lavait ses longs cheveux et la faisait se baigner.  Elle avait aussi averti cette brute: «si jamais tu maltraites ta femme et ton enfant, je fais venir la police montée et tu iras en prison».  Comme tous ces spécimens, il avait peur et était lâche.  Mes parents ont dit qu’il s’était civilisé par la suite.  Ma mère a mis leur bébé au monde et le petit a été baptisé par le père Begnanesse.
Quand ils sont partis de chez nous, les deux étaient aux genoux de ma mère et embrassaient sa robe pour la remercier.  J’ai été témoin de cette scène et moi j’étais peinée de perdre mes petits compagnons de jeux.  Mon père avait vu à leur trouver un gîte et du travail ailleurs car nous devions vendre et retourner en Bas-Canada (Québec).

En 1911, mon grand-père Daoust ne pouvait plus venir passer l’été avec nous … à cause des objections de ma grand-mère.  Mon père recevait des lettres bien touchantes disant qu’il mourrait peut-être sans nous revoir et qu’il pleurait souvent d’ennui.  Au point que papa a pensé de tout vendre et de retourner à Hull, décision qu’ils n’ont jamais cessé de regretter.
Quelques mois avant de partir, notre maison a brûlé ainsi que les bâtiment à côté.  Ma mère avait oublié qu’elle avait mis du suif à fondre sur le poêle et la catastrophe s’est produite.  Ce jour-là encore, ma mère était seule avec Maurice et moi.  Elle n’a pu sauver que son lit de plumes (couette), tout a brûlé: son violon, son accordéon, un orgue, tous nos papiers importants.  J’ai essayé d’entrer pour sauver ma poupée et sa voiture, mais maman m’a arrêtée à temps.  Les Indiens qui habitaient près de chez nous sont venus pour nous aider, mais il n’y avait rien à faire.  Nous avons habité dans un bâtiment au bord de l’eau en bas de la côte : il n’avait pas encore servi et était destiné à faire une autre grange.  Heureusement les écuries et les animaux en bas avaient été épargnés. Mon père était revenu à la hâte, averti du feu par des personnes qui voyageaient dans le train et qui avaient vu l’incendie.  Pauvre papa, il en a fait une dépression et je crois que cette catastrophe a hâté sa décision de tout vendre, surtout qu’il était déjà ébranlé par les lettres larmoyantes de ses parents de Hull, Québec.
Un autre souvenir qui m’a traumatisée pendant de longs mois est l’événement suivant: sans l’intervention de mon «petit frère» Maurice, j’aurais été jetée à manger aux poissons de la rivière Saskatchewan.  J’avais 4 ans, un de nos employés occasionnels du nom de Baril (je n’ai jamais oublié son non), un maniaque sexuel je suppose, m’avait demandé de le suivre au bord de la rivière et qu’il m’aiderait à trouver de belles fleurs.  À un certain moment,  je l’ai vu un couteau à la main; il m’avait couchée de force sur le sol, alors j’ai crié.  C’est à ce moment-là que Maurice m’a entendu crier et pleurer, il est arrivé et a bravé ce monstre et m’a ramenée à la maison.  Il paraît que la colère de ma mère était à voir quand Maurice lui a raconté l’incident.  Elle a tenu cet homme au bout de sa carabine le chassant sans lui laisser le temps de prendre ses hardes;  il déguerpissait à pleines jambes paraît-il.  Mon père a attelé le cheval et est allé le dénoncer à la police.  Je n’ai jamais connu la suite, mes parents ne parlaient jamais de l’incident.  Mais j’ai quand même mis du temps à oublier cela.  Même au moment où j’écris au sujet de cette aventure, je revois le tout avec malaise.

Lors de notre retour vers le Québec, nous sommes arrêtés à Winnipeg où ma mère a fait de gros achats chez Eaton.  Et moi qui étais un peu sauvageonne et n’avais jamais vu une si grande ville, on avait toute la misère à me retenir dans le magasin; j’étais fascinée par les escaliers mobiles qui fonctionnaient déjà chez Eaton’s en 1911.
Il a fallu 4 jours et 4 nuits pour arriver à Hull une veille de Noël.  À part mon grand-père, personne de ma famille de l’Est ne me connaissait : c’était comme une ruche autour de moi.  À Noël quand j’ai vu l’église Notre-Dame de Hull avec ses lumières et décorations, j’ai failli défaillir tellement je trouvait tout cela beau.
Même encore après tant d’années, j’ai toujours gardé un beau souvenir de North Battleford et je regrette de l’avoir quittée si jeune, j’avais alors 8 ans.  Mes parents n’avaient conservé aucun document concernant l’achat et la vente de notre terre (l’incendie).  Des dossiers doivent certainement être dans les archives de la ville en Saskatchewan.  Je sais que mon père avait vendu sa terre à un anglophone, officier de l’armée et à la déclaration de la guerre de 1914 il a cessé les paiements à mon père à cause de son rang militaire, la loi lui donnant ce privilège, paraît-il.  Papa avait engagé un avocat nommé Lussier d’Ottawa qui lui a gardé  les documents de la poursuite et se serait payé grassement; il est décédé subitement et nous n’avons jamais vu les documents.  Le solde nous a été versé seulement en 1918.  Mon pauvre père n’était pas assez exigeant, il avait de nombreuses qualités mais pas la bosse des affaires.
Nous avons complètement perdu la trace de la famille de mon oncle Honoré Houle.  Il nous avait écrit vers 1926 lors du décès de son épouse, ma tante Mathilda, sœur de maman.  Je crois qu’il a écrit d’un endroit des U.S.A., mais ma mère a perdu l’adresse.  Ils ont eu cinq ou six enfants.
Un autre dont nous avons aussi perdu la trace est le frère de mon père, Antoine Daoust; sa femme se nommait Laura et ont eu eux aussi cinq ou six enfants; Ils étaient installés autour du Lac Supérieur.  Mes parents regrettaient beaucoup de les avoir perdus de vue, car ils s’aimaient beaucoup entre frères et sœurs.  Je ne les ai jamais connus, hélas!
 
Il va falloir terminer cette belle histoire vécue en faisant un peu la suite de mon autobiographie.
Après avoir habité Hull quelque temps, nous avons vécu à Ottawa où il y avait encore des écoles françaises.  Je suis allée à l’École Saint-Pierre du quartier de la Côte de Sable, paroisse du Sacré-Cœur (l’église a brûlé récemment).  Là habitait Sir Wilfrid Laurier à qui j’allais vendre des billets pour nos séances d’école; une fois il m’a même assise sur ses genoux.
À 24 ans, j’ai épousé Augustin-Jean Papineau, ingénieur civil et architecte.  Il était de 16 ans mon aîné et a été un de ceux qui ont aidé à la construction de la cathédrale de Saint-Boniface où il a habité quelques années pendant ses études en architecture.  Après le mariage, nous avons habité Montréal.  J’ai eu cinq enfants, 3 filles et 2 garçons.
Monique Papineau-Houle, restauratrice aux Archives du Québec
Jean-Yves Papineau est homme d'affaires et diplomate; 1965, conseiller économique durant cinq ans à la Délégation du Québec à Paris; 1980, Délégué du Québec à Edmonton, Alberta pour tout l’Ouest Canadien. (Après son décès en 1983, Délégué du Québec à Hong Kong, Chine de 1984 à 1987.
Denyse Papineau-Thibault est Responsable au marketing et ventes de l’Institut Armand-Frappier
Robert Papineau est spécialiste en finances et placements (mines)
Claudette Papineau-Bertin a épousé Claude Bertin, ingénieur-cadre au Ministère des Transports du Québec.
De mes cinq trésors, j’ai eu 17 petits-enfants tous aux études.  Mon époux est décédé en 1968 à l’âge de 80 ans.  Je demeure maintenant dans une résidence pour personnes du troisième âge.  Je suis assez active et m’occupe du club de raquette (snowshoeing) depuis 42 ans.  J’ai été présidente du club des raquetteurs de Montréal «Le National» et présidente de l’Association des clubs de raquette internationaux.
Avec mon fils Robert, sa femme et leurs deux enfants, si la santé me le permet, je partirai en juillet vers Vancouver; nous reviendrons vers la Saskatchewan pour y participer aux fêtes célébrant son entrée dans la Confédération.  Je compte bien m’arrêter à Saint-Boniface où je suis née.
Mes parents sont décédés depuis longtemps : mon père en 1941 et ma mère en 1959.
 
 
Ce récit est écrit tel que raconté avec quelques éclaircissements entre parenthèse.
Note: Pauline Daoust Papineau est décédée à Montréal le 25 juillet 1983.